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Paule Ferrando-Cruveiller, Fille du Peintre

Ce site, longuement pensé, est l'aboutissement d'un vieux rêve: laisser, après moi, son unique enfant, une oeuvre durable qui le protègera de l'oubli, qui fera connaître l'homme plein d'humanité, l'exceptionnel coloriste, l'éternelle jeunesse de sa peinture. Il a tant aimé la luminosité, les couleurs de son pays natal, qu'il abandonna Paris où il commençait à être connu et ceci malgré l'amicale pression de ses amis qui essayaient de l'en dissuader.

Il m'a souvent conté une histoire charmante: "Lors de son arrivée dans la capitale, il s'aperçut qu'il avait perdu son portefeuille et se trouvait alors démuni de son pécule avec lequel il comptait vivre et fêter en compagnie de ses amis étudiants son installation rue Jacob. Quel désarroi!. C'est alors qu'on frappe à sa porte. Une dame élégante lui demande: "Etes-vous Augustin Ferrando? Vous avez perdu votre portefeuille à la gare!". Mon père ravi le lui confirme. Elle lui tend son portefeuille après quelques questions. Ils bavardent, parlant d'art, de ses projets d'études. Elle l'invite à assister aux réunions qu'elle donne une fois par semaine dans son salon littéraire. Il y fera la connaissance de personnalités importante, d'artistes, d'écrivains, de peintres, de musiciens connus. C'était l'époque où la consécration venait de Paris."

Il vécut huit ans à Paris. Il fut reçu premier à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts. Il suivit les cours dans l'Atelier de Fernand Cormon. J'ai conservé précieusement le télégramme, jauni par le temps, qu'il envoya à ses parents à Miliana: "reçu premier de la grande école". Ils pensèrent qu'il ne reviendrait jamais. Il se trompèrent. Ce fut dommage pour sa carrière mais tellement merveilleux pour sa peinture.

J'ai toujours su, pour y avoir moi-même passé une partie de ma jeunesse chez mes tantes, que Miliana et ses couleurs ont préparé mon père à sa vocation de peintre. Il y est né, y a vécu son enfance et son adolescence, puis est revenu souvent peindre dans ce petit paradis de verdure accroché aux flans du Zaccard. On y entre sous une voûte d'immenses platanes, si fraîche l'été, qui vous conduit à l'esplanade des vieux remparts. On surplombe à perte de vue la plaine du Chélif, l'Atlas et l'Ouarsenis, paysage unique de beauté, d'infini, différemment coloré et éclairé suivant les saisons: blanc de neige en Hiver, blanc de fleurs d'amandier et de cerisiers au Printemps, ocre rouge flamboyant en Automne mais toujours les verts, les bleus vifs ou brumeux qui marquèrent à jamais sa peinture. Le journaliste Fernand Arnaudies écrivait dans "La Dépêche quotidienne d'Alger" de Mars 1955: "Ah ce bleu et ce vert, comme ils préoccupent l'artiste et quel parti raisonné, croyez-le; quel parti génial il en tire". Tous ces souvenirs lumineux, qui emplissent ma mémoire, me font mieux comprendre le retour de mon père en Algérie.

En 1919, nommé Directeur de l'Ecole des Beaux-Arts à Oran par le Sénateur-Maire Jules Gasser, père d'un de ses meilleurs amis (Paul Gasser, mon parrain), il a pu pendant 10 ans enseigner avec passion, tout en laissant s'exprimer la personnalité de ses nombreux élèves.

Il a été parmi les premiers à développer le mouvement artistique en Algérie, à oeuvrer pour aider les artistes en organisant des Associations efficaces telle que les 4 A (A.A.A.A., Association Amicale des Artistes Algériens), qui exposera à Paris et sera très agissante; en créant à Oran en 1927, l'Académie des Arts avec un atelier puis une galerie d'Art où pourront exposer ses élèves. C'est ainsi qu'est né le mouvement: l'Ecole de l'Oranie.

Mon père était très actif, toujours pleins de projets. En 1925, il écrit à Ernest Brunier, architecte, nouveau professeur dans son école: "Nous arrivons à créer un foyer artistique digne d'une grande ville; j'enverrai une note aux journalistes pour annoncer de nouveaux cours".

Plus tard, l'Ecole des Beaux-Arts déménagera ses locaux dans le nouveau Musée Demaegh, important ensemble avec bibliothèque, salles d'études et de conférences. Il sera nommé Directeur de la section Beaux-Arts et aura un appartement de fonction avec atelier. Il recevait beaucoup d'amis peintres, d'amis architectes, d'amis écrivains. C'est là qu'Albert Camus venait très souvent déjeuner et longuement discuter avec mon père; ainsi que son ami Marcello Fabri avec lequel il organisait des manifestations artistiques.

Là, je pouvais le voir peindre dans son atelier tout proche. Je revois ses mains un peu rousses, larges, rassurantes, adroites, intelligentes et sensibles. Elles étaient pour moi l'expression de sa beauté intérieure, faite de générosité, de bonté, mais aussi d'un caractère puissant, déterminé, souvent en révolte, totalement désintéressé et humain. Je le revois écrasant sur sa palette des tubes entiers de bleu outremer, vert véronèse, ocre, vermillon, noir, blanc; ce blanc qu'il savait si bien manier. A larges traits, avec son pinceau, il dessinait directement sur le support choisi, puis par touches successives et rapides, il se mettait à peindre avec des gestes sûrs, tout en sifflant du Schubert, le visage attentif, serein. Très vite le sujet apparaissait. Pour les portraits, il aimait prendre son temps. Mais là aussi, rapidemment, le regard prenait vie, vous suivait, vous pénétrait, impressionnant de vérité. C'était magique!!!. En le regardant, je pensais qu'il avait été créé pour peindre.

Mon profond regret est d'être entrée tard dans sa vie, d'avoir manqué de temps pour jouir de sa présence, de sa grande culture. Avec sa riche nature, il m'a d'abord appris à regarder, à comprendre l'harmonie des couleurs, à jouir d'un éclairage, court, bref, qui vous laisse frustré, à aimer la lumière qui innonde un paysage, à écouter ses musiciens préférés, surtout Beethoven qui amenait une larme au coin de son oeil et Wagner pour sa puissance qu'il associait à sa peinture. En un mot, il m'a appris à aimer la vie comme il l'aimait.

Sa période la plus féconde a été celle où il a vécu à Oued Taria, ce petit village des hauts plateaux aux tonalités fauves qui lui apportait la tranquilité dont il avait besoin pour peindre. Mais il s'y sentait isolé intellectuellement et s'en échappait souvent, surtout l'été.

Grâce à ma mère, Henriette Agostini (elle-même artiste), qui avait conservé les journeaux, les articles, les revues parlant de mon père, j'ai pu reconstituer sa carrière avant ma naissance. Par la suite, j'ai pris le relais (page Biographie). La vie avec mon père n'était jamais banale ou monotone. Elle était jalonnée de nombreuses expositions, expositions pour lesquelles j'apportais parfois mon concours. A chaque exposition, tout partait malgré le prix élevé des oeuvres (page Expositions). Beaucoup de collectionneurs possédaient sept ou huit Ferrando (page Oeuvres).

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